Jai
rencontré mes premiers marrons au carnaval de Notting Hill Gate à Londres.
Ce carnaval longtemps initié par la communauté trinidadienne émmigrée
est un des hauts lieux de lidentité afro-caraïbe dans la capitale britannique.
Comme un fleuve de couleurs, de musiques, de danses et de masques, son défilé
charrie des personnages et des thèmes fécondés par les créolités
les plus improbables et les sauvageries les plus envoûtantes. Une pléïade
de héros noirs sont en scène dans la rue et chahutent, survenus des
labyrinthes dune histoire balbutiante parce que longtemps occultée. Cest
ainsi que mapparurent Toussaint LOuverture, Nanny, les Saramaccas et beaucoup dautres,
histrions flamboyants qui faisaient voler en éclats la version consensuelle
de lhistoire mondiale que javais apprise. Contre leurocentrisme - autres racines
- autres combats - autre mémoire.
Et puis
il y avait ces personnages noirs et presque nus, enduits de solution chocolatée
qui jaillissaient et courraient dans la foule - reliquat du Jab-molassi de Trinidad
- et qui menaçaient détreindre le spectateur éffrayé.
Ce personnage autrement nommé Neg marron au carnaval de Cayenne : ce Nègre
Marron, plus nègre que nègre, suie noire sur peau noire, la face équipée
de clichés sursignifiant les caractères négroïdes ( lippes
épaissies découvrant un clapet dentaire implacable). De quels sombres
imaginaires, de quelles émotions pétries dindicibles terreurs, de
quelles fissions mystérieuses et à coup sûr barbares, ces masques
surgissaient-ils ?.
Le Nègre
Marron était un esclave enfui de la plantation de son maître et qui
se réfugiait dans la forêt. Ses fuites ont souvent été
rendues possibles par la révolte. Des révoltes desclaves noirs, il
y en eût dès les premiers temps de leur transportation dans la Caraïbe.
En 1522, à Saint Domingue, le propre fils de Christophe Colomb, Diego, dût
faire face à lune delles sur sa plantation. Les révoltes dans plusieures
régions de laire afro-américaine constituèrent des groupes
danciens esclaves qui se mirent à mener des guérillas ou de véritables
guerres de libération contre leurs anciens maîtres.
Ces groupes eûrent des fortunes diverses : beaucoup de rébellions furent
assez vite mâtées, pourtant, les Marrons qui fondèrent NannyVille
en Jamaïque se battirent plusieures dizaines dannées et ceux du Quilombo
Dos Palmares tinrent pendant presque tout le XVII° siècle une région
entière dans létat de Permambuco, Brésil. Seules deux de ces
rébellions parvinrent à terme et aboutirent à la reconnaissance
par traités de lexistence autonome de sociétés marronnes :
Haïti et les communautés Bushi-Nengé du Surinam.
En Haïti, de Macandal à Toussaint LOuverture et Jean Jacques Dessalines,
les leaders marrons menèrent une guerre dindépendance et imposèrent
un état souverain nouveau au nez et à la barbe des puissances colonisatrices.
Au bout du compte, le marronage cessa véritablement avec labolition de lesclavage
dans les différentes régions de laire afro-américaine - (1830
Antilles Britaniques à 1888 pour le Brésil).
Mais revenons
sur le plateau des Guyanes...
Lhistoire des Bushi-Nengé ne commence pas sur le fleuve Maroni mais au centre
de lancienne colonie hollandaise appelée Surinam.
La colonie hollandaise du Surinam a connu une des pratiques de lesclavage les plus
dures de toutes. La colonisation en vigueur dans cette région ne sembarassa
pas de prétextes civilisationnels ou dhabillages religieux (la secte des
frères Moraves ne sétablit dans le pays quen 1739 et le premier esclave
baptisé ne le fut quen 1776, soit 14 ans après les premiers traités
de paix avec les rebelles marrons). Les châtiments corporels notamment décrits
par Stedman, un officier hollandais du XVIII° siècle, furent particulièrement
cruels. Il ne fut donc jamais question dapporter aux esclaves quelques bienfaits
civilisateurs, lesclave ne fut jamais considéré que comme une force
de travail.
Ce qui, paradoxalement ouvrit un champ libre pour ces transportés venus de
régions très différentes de lafrique de louest (Cote de lOr,
Bénin, Congo), dopérer des fusions culturelles nouvelles, lesquelles
furent le terreau des futurs Saramaccas, Ndjukas, Paramaccas (partition de Ndjukas),
Bonis, Kwintis et Matawais (partition de Saramaccas).
Ce fond culturel fut régulièrement alimenté et revivifié
par les esclaves nouveaux arrivants (les Bossales)
Echappés dès le XVII° siècle, les premiers Marrons s'enfuient
des plantations de la côte et s'établissent sur le fleuve Saramaka dont
ils prennent le nom. Plus tard d'autres fugitifs apparaissent plus à l'est
sur le fleuve Suriname, ce seront les Ndjukas. Les uns et les autres se livrent à
un harcèlement incessant des plantations côtières principalement
pour ravir des femmes et s'équiper d'outils en métal Au cours de ces
luttes, les combattants Marrons se déplaceront respectivement vers les fleuves
Suriname pour les Saramacca et Tapanahoni pour les Ndjuka.
Ces véritables guérillas deviennent si déstabilisantes
pour la Colonie, qu'à bout d'expéditions punitives souvent aléatoires,
elle décide, fait sans précédent, de traiter avec les Marrons.
En 1761 pour les Ndjukas et en 1762 pour les Saramaccas, des traités de paix
sont signés reconnaissant ces communautés marrones indépendantes
et libres.
La paix semble enfin établie. Poutant, 30 ans plus tard, un autre groupe se
constitue autour de la rivière Cottica, et résiste pendant un temps
aux corps expéditionnaires hollandais avant de trouver refuge et de s'installer
sur la partie du haut-Maroni appelée Lawa ( entre Grand Santi et Maripasoula).
Ce sont les Boni.